Mommy, Xavier Dolan

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Mommy, Xavier Dolan

Message par Kiusk le Ven 26 Déc - 13:47

Les Français de France, comme on dit au Canada, ne connaissent pas le joual, un argot québécois particulièrement fleuri. Une chance pour eux : sa découverte fait aimer encore plus le nouveau film de Xavier Dolan. Ce dialecte, dont on comprend un mot sur deux (il y a des sous-titres), mais dont on capte toute la crudité, fuse en tirades incendiaires, inventives, souvent hilarantes. Il est aussi raccord avec le voltage anormalement élevé des situations. Quelque chose doit craquer, exploser. La beauté un peu désespérée du film tient, entre autres, aux efforts du trio principal pour retarder au maximum cette déflagration fatale.


Il y a la mère, la « mommy », encore jeune pour être veuve, isolée, en pleine dégringolade sociale : on lui retire ses maigres piges à la rubrique courrier du coeur d'un magazine. Il y a le fils, Steve, 15 ans, déscolarisé, diagnostiqué hyperactif, tendance « opposant-provocant » : ce blondinet exubérant, autodestructeur, met tous ceux qui le côtoient en déséquilibre, sinon en danger. Et il y a leur nouvelle voisine d'en face, d'un milieu plus favorisé, mais avec nettement moins de peps : prof en congé sabbatique, elle a perdu ses mots et toute joie de vivre, malgré (ou à cause de ?) sa petite famille.

Avec Mommy, Xavier Dolan, 25 ans et déjà cinq films, franchit un cap, passe plusieurs vitesses à la fois. Il s'envole. Il n'a même plus besoin d'un sujet choc (le changement de sexe de Melvil Poupaud dans Laurence Anyways) ni d'emprunter au cinéma de genre (le thriller hitchcockien dans Tom à la ferme). Pour maintenir la tension pendant plus de deux heures, il lui suffit, cette fois, de faire exister intensément ses trois cabossés magnifiques et d'orchestrer une savante alternance d'accélérations et d'accalmies.

La légère touche de science-fiction qui ouvre le film n'est pas déterminante : quelques lignes font état d'une loi qui, dans un futur proche, autoriserait, au Canada, un parent en détresse à abandonner son enfant à l'hôpital public. Xavier Dolan aurait pu facilement s'en dispenser : les liens à la fois précaires et dévorants qu'il met en scène dépassent très vite la vraisemblance. L'émotion s'installe massivement dans le premier tiers du film, sur un air de Céline Dion, chanté et dansé par le trio dans une cuisine miteuse. Et elle ne retombe plus. Un exploit après lequel courent, en vain, nombre de cinéastes plus expérimentés.

La prouesse passe, évidemment, par ces actrices époustouflantes que sont Anne Dorval et Suzanne Clément (lire ci-contre). L'une et l'autre font irrésistiblement penser à Gena Rowlands chez John Cassavetes, sans que la comparaison leur fasse d'ombre. La mère, lasse, énervée, volontiers vulgaire, a quelque chose de Gloria, elle aussi flanquée d'un môme encombrant. La voisine à l'élocution bloquée rappelle une certaine « femme sous influence », héroïne dont l'émotivité extrême altérait l'expression. Et, face à elles, le jeune Antoine-Olivier Pilon incarne, avec une fougue à tout casser, une figure nouvelle dans l'univers du cinéaste : un adolescent strictement hétérosexuel, tour à tour taurillon agressif et agneau apeuré.

A ces héros boiteux, comme à cette banlieue prolétaire de Montréal, Xavier Dolan donne un style rutilant. C'est le paradoxe d'un auteur-réalisateur nourri depuis l'enfance de cinéma hollywoodien (il ne jure que par Titanic), mais resté, pour l'instant, dans son jus québécois et dans l'économie de l'art et essai. Mommy est donc merveilleusement hybride : mi-naturaliste mi-« bigger than life » (plus grand que la vie), tour à tour terre à terre et parcouru de somptueuses envolées lyriques ou oniriques. Mais aussi d'espiègles coups de théâtre formels : les dimensions de l'écran changent subitement, et avec elles l'horizon des personnages.

L'irruption des chansons est encore plus décisive que dans les films précédents. Elles sont le seul héritage du père, disparu quelques années plus tôt — il a laissé une simple compilation sur CD. Elles peuvent devenir le moteur d'une scène et de l'action. Exacerber les rapports de force qui sont le grand sujet du cinéaste. Ou bien les suspendre, le temps d'une parenthèse, d'un abandon voluptueux, d'une ivresse partagée. Là est sans doute la veine la plus bouleversante de Mommy : autour d'un buffet salami-mousseux, « c'est Versailles » à la portée des derniers de la classe, et une virée en voiture peut tourner à l'instant magique. Ou comment trois êtres fragiles, mal barrés et le sachant, s'inventent ensemble un répit.

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Re: Mommy, Xavier Dolan

Message par Kiusk le Ven 26 Déc - 15:41

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